John T. Reddick, historien architectural et résident de Harlem, parle au magazine OutThere du passé, du présent et du futur LGBT de son quartier.
"Il n'y a rien de mieux que d'être bien renseigné pour se promener dans Harlem", affirme ce résident du quartier le plus vivant de New York. Il est le mieux placé pour nous faire part de ses réflexions sur le passé, le présent et l'architecture de ce quartier qu'il décrit comme "une marque plus grande que Chanel".
« J’ai grandi à Philadelphie, une ville fondée par le Quaker William Penn en 1701 et historiquement surnommée « la ville de l’amour fraternel ». Pour moi, c'était un présage. J'ai grandi dans Mount Airy, un quartier habité par des personnes économiquement et culturellement différents.
L'un des avantages à avoir grandi là-bas, c'est qu'en tant qu'afro-américain, je n'ai jamais eu l'impression d'avoir à affronter des obstacles pour réaliser mes projets. La région était riche en histoire et disposait d'une architecture unique, avec des maisons et des églises datant des années 1700 et de la période de la révolution américaine. J'ai donc été très tôt passionné par l'architecture, l'histoire et le dessin. Adolescent en 1965, je suis venu à New York avec ma famille pour visiter l’Exposition Universelle et nous sommes restés avec des proches à Harlem. Dès lors, j’ai été accro à ma visite du quartier et enfin, en 1980, j’ai déménagé ici.
J’ai fait mes études à l'école d'architecture de l’université de Yale et j'ai eu deux professeurs fantastiques. L’un était RobertThompson, un historien en art africain et afro-atlantique et l’autre était un historien de l’architecture nommé Vincent Scully. Tous deux m'ont appris à aiguiser mon sens de l’observation culturelle. Leur sagesse m’a rendu particulièrement attentif à l'architecture, aux espaces verts et à leurs effets sur les hommes. J'examine ces environnements avec la même perspicacité qu'un scientifique réserve à une observation au microscope.
En observant Harlem à travers cette lentille, je n'ai pas perdu de vue à quel point le paysage naturel et l'architecture de la région étaient fascinants.
J'ai dédié une partie de ma carrière d'architecte à l'organisation et à la promotion de monuments contemporains ainsi qu'à la valorisation des espaces publics de Harlem, afin de promouvoir la présence et l'histoire afro-américaine de ce quartier. J'ai notamment travaillé pour un monument dédié à l'écrivain Ralph Ellison réalisé par l'artiste Elizabeth Catlett, une place commémorant Harriet Tubman (une libératrice des esclaves noirs américains), l'artiste Alison Saar ainsi qu'un rond point dans Central Park conçu par Algernon Miller et Gabriel Koren (en mémoire de l'abolitionniste Frederick Douglass).
Langston Hughes est, sans aucun doute, mon saint patron. Je lui dois tout. Ma contribution à la renaissance de Harlem des années 1920 et à ses acteurs, je les dois à mon exploration de la vie à Harlem à travers ses yeux, écrits et associations personnelles. Sa correspondance avec Carl Van Vechten, écrivain, critique et collègue au sujet de Harlem, m'a permis d'évaluer les engagements créatifs et l'influence d'artistes LGBT de Harlem sur la communauté LGBT internationale de l'époque. Dans les années 1930, par exemple, la poète et écrivaine Gertrude Stein, le compositeur Virgil Thomson et le chorégraphe de ballet Antony Tudor, ont travaillé avec des artistes afro-américains homosexuels, danseurs et chanteurs, composant et répétant l'opéra Four Saints in Three Acts dans le sous-sol de l’église St Philip de Harlem.
Le plus grand atout de Harlem est son esprit de communauté. Il y a une émotion partagée et une sorte d'ombre sur les actes et les comportements humains. Les œuvres des écrivains de Harlem comme Langston Hughes, Ralph Ellison, James Baldwin et Maya Angelou sont souvent marquées par des ironies et des rythmes similaires qui font écho au rythme de la vie à Harlem. Le rythme des habitants de Harlem a été influencé par une diaspora africaine qui regroupe la Jamaïque, la Géorgie, le Nigeria et la Nouvelle Orléans, la Havane et la 125th Street. La communauté s'exprime à travers divers modes vestimentaires, coiffures, musique, arts et autres aspects culturels. Aujourd'hui encore, Harlem reste réceptif à ces rythmes.
Les communautés les plus diversifiées et les plus intéressantes selon moi se trouvent dans les ports. À leur époque, les voies fluviales étaient de véritables autoroutes du commerce. Au début du XXe siècle, les voyages en bateau ont permis au nationaliste jamaïcain Marcus Garvey (et à d'autres personnes africaines provenant d'Amérique du Sud et des Caraïbes), d'aller vivre aux Etats-Unis et à Harlem. Ils ont également eu l'opportunité de se rapprocher d'une communauté avec laquelle ils pouvaient partager leurs histoires ancestrales relatant leur culture et l'esclavagisme.
Portrait of Langston Hughes. Photo: Martin Perry
D’autres personnalités, tels que Joséphine Baker, Langston Hughes (ci-dessus) et la famille de James Baldwin, sont arrivés à Harlem en train. Cette diversité a favorisé un mouvement artistique qui s'est formé à Harlem et a poussé les musiciens, les écrivains, les artistes et les acteurs politiques de l'époque, à s'y installer. Pour les générations qui ont suivi, je pense que Harlem reste, en raison de son histoire, un lieu mythique. Tout comme New York, c'est une référence mondiale, un baromètre en constante évolution qui mesure la façon dont nous nous percevons et dont nous projetons notre parole collective à l'échelle internationale.
New York et Harlem, en particulier, étaient des lieux de fortune, de culture et d'influence politique afro-américaine. Des soirées de collectes de fonds au théâtre Apollo et des rassemblements dans les églises locales ont soutenu les efforts en faveur des droits civils dans le sud. Harlem a également eu de nombreux résidents homosexuels qui étaient actifs dans le mouvement. L'activiste et organisateur Bayard Rustin et le compositeur Billy Strayhorn, ont tous deux utilisé leur renommée pour mobiliser les foules. James Baldwin s'est quant à lui, engagé non seulement avec ses confrères afro-américains Nina Simone et Harry Belafonte, mais a veillé à intégrer dans ce mouvement des acteurs blancs comme Marlon Brando ou Richard Avedon.
Harlem street scene. Photo: Martin Perry
J'ai toujours admiré la beauté architecturale de Harlem, ses larges boulevards et son paysage naturel, avec ses contrastes entre les reliefs et les plaines. Les afro-américains des années 1920 se promenaient le long de larges avenues de Harlem, bordées d’immeubles et fréquentées par une communauté ont remis en question le stéréotype du résidant sur « Catfish Row » de Gershwin. Les photographies de cette période de la vie d'Harlem n'étaient autre que des publicités Ralph Lauren de leur époque pour l'aspiration afro-américaine. La plupart de ces boulevards n'ont pas changé depuis que le régiment d'infanterie des Hellfighters de Harlem, avec James Reese Europe à la tête de sa fanfare, a défilé pendant la célébration de l'armistice qui a suivi la Première Guerre mondiale.
L'atmosphère de Harlem change drastiquement, lorsque l'on passe de l'agitation des boulevards, aux rues paisibles bordées de maisons en grès. En se promenant dans ces rues, il est possible d'observer des voisins qui bavardent sur leur perron, aussi appelés "stoops". Dans la chaleur de l'été, lorsque les écoles sont fermées, cette même rue est souvent animée d'une " fête de quartier " avec des repas, de la musique et des jeux gratuits pour les familles, les enfants et tout le voisinage. Le visiteur chanceux qui tombera sur une telle rue conservera le souvenir unique d'un spectacle ressemblant à une vidéo de rap urbain des années 1990.
Dès le début, j'ai trouvé une communauté LGBT très solidaire et engagée à Harlem. C'était un endroit abordable, où les artistes, les danseurs et les jeunes professionnels créatifs s'engageaient socialement et soutenaient la communauté. J'ai des voisins et des camarades d'église qui ont dansé en compagnie d'Alvin Ailey ou qui sont de jeunes artistes engagés au Harlem's Studio Museum. Il m'arrivait de les repérer dans la rue et d'entamer une conversation avec eux ou de passer leur dire bonjour par hasard. Depuis que j'habite à Harlem, le Studio Museum a accueilli de nombreux artistes LGBT comme Glenn Ligon, Kehinde Wiley, Mickalene Thomas, Derrick Adams et bien d'autres. Ils se sont inspiré de la culture du quartier et de ses habitants.
Michael Johnson. Photo: Martin Perry
« Parmi les résidents les plus dynamiques se trouve Michael Johnson (ci-dessus) : en 2011, lui et son défunt partenaire Michael Roberts ont été l’un des premiers couples homosexuels à être légalement mariés à New York. Chaque Noël, ils mettaient les petits plats dans les grands pour recevoir les membres de l'élite homosexuelle de Harlem. Cet événement annuel a toujours fait l'objet de nombreuses discussions, tant de la part des participants, que de ceux qui n'y ont pas assisté. Leur maison est un édifice avec des antiquités originales et des tableaux phalliques. Elle accueille depuis longtemps des séances photos de mode.
Darryl Pinckney (left) and James Fenton. Photo: Martin Perry
« À proximité, le poète James Fenton et son partenaire, l’écrivain Darryl Pinckney (ci-dessus), restaurent avec amour l’une des plus grandes maisons du quartier, achevée en 1890 pour la famille John Dwight, fabricants de bicarbonate de soude Arm & Hammer. Auparavant, ce bâtiment servait de synagogue à une secte de Juifs afro-américains, connue sous le nom de "Gardiens du commandement de Harlem". Depuis qu'ils en sont devenus propriétaires, Fenton et Pinckney ont été des citoyens modèles engagés dans la vie du quartier. Ils ouvrent notamment leur maison durant la visite annuelle des maisons et participent à d'autres événements permettant de promouvoir des activités et institutions communautaires.
« J’essaie de rester optimiste, mais au moins une personne dans chaque groupe de visites m’a toujours présenté cette question posée par le personnage de Laurence Olivier dans le film Marathon Man : « Est-ce sûr ? » C’est tellement ridicule. Je n’ai jamais entendu parler d’un touriste ayant été physiquement abusé ou blessé. Après tout, nous accueillons les visiteurs dans ce qui est, pour les afro-américains, notre espace le plus sacré : nos églises. À travers ses institutions religieuses et civiques, la communauté de Harlem a contribué à revitaliser le quartier. Cela a permis de soutenir et d'attirer les familles de travailleurs, d'améliorer les écoles et d'inciter les entreprises et les services à s'implanter dans la région.
Ces dernières années, de nombreux artistes en provenance de Louisiane se sont installés à Harlem suite à l'ouragan Katrina. Un grand nombre d'artistes de la Nouvelle-Orléans sont également venus ici, comme le chanteur et pianiste Davell Crawford, les compositeurs Jason Moran et Aaron Diehl. Ils se sont activement engagés dans l'éducation musicale en collaborant avec les églises et des institutions culturelles locales.
Des immigrés d'Afrique de l'ouest se sont aussi installés à Harlem. Depuis une dizaine d'années, la présence africaine a boosté la scène gastronomique de Harlem grâce à l'association de la cuisine africaine et des cafés regorgeant d'exquises pâtisseries françaises. L'importation de tissus africains uniques est tellement renommée qu'elle a atteint les fournisseurs de mode à Soho et les pages du magazineVogue. Je dis souvent "Harlem est une marque plus grande que Chanel". Je pense que l'infusion africaine aide à redynamiser la marque Harlem.
Un des grands noms de la mode de Harlem est le designer Dapper Dan. Dans les années 1980, il a créé ce qu'il a qualifié de " knock-ups " du logo et des styles Gucci. Ses créations sont devenues des incontournables pour les rappeurs tels que Big Daddy Kane, Salt-N-Pepa et LL Cool J. Aujourd'hui, Dapper Dan travaille avec Gucci et s'est spécialisé dans les tissus et la mode. Il possède un atelier dans une maison de grès rouge historique de Harlem, d'où l'on peut souvent le voir se promener sur Lenox Avenue.
J'encourage toujours les visiteurs de New York à visiter Harlem. C'est un quartier merveilleux en pleine mutation et ses résidents sont des hôtes accueillants. Ils savent qu'afin de venir à Harlem, les visiteurs ont dû franchir une barrière culturelle. Nous sommes conscients que vous avez soit un amoureux dans le quartier, soit que vous vous êtes épris de notre culture. Ou peut-être même les deux. »
Cet article est apparu pour la première fois dans le numéro de New York du magazine OutThere. Pour des voyages plus luxueux et expérientiels pour les hommes de distinction, rendez-vous sur outthere.travel.